home

search

Chapitre XXIV

  XXIV

  Elle doit courir plus vite. Ses muscles tremblaient d’une peur acide, et l’adrénaline lui remontait dans la gorge comme une montée de bile. Pluton l’observait, immobile depuis un champ d’herbes hautes. Le vent rugissait autour d’elle, étouffant même le bruit de son souffle saccadé, de ses pas qui balayaient l’herbe grasse. Pluton allait mourir, et il ne voyait rien.

  Il se contentait de la fixer, d’un regard étranger, comme s’il ne reconnaissait plus son odeur, ou comme s’il ne sentait plus rien du tout. Se souvenait-il seulement d’elle ? Elle hurlait, mais sa voix se déchirait aussit?t dans les rafales. Elle n’arrivait pas à avancer, et lorsque son regard glissa vers ses jambes, elle vit ses mollets se liquéfier, dégouliner en une matière noire et épaisse. Le sol, sous elle, se fendait pour révéler une forêt br?lée, un tapis de cendres encore tièdes. Pluton disparut dans la fumée alors que ses jambes se dérobaient sous son poids.

  — Pimprenelle?

  Une silhouette se détacha de la vapeur, main tendue. Le visage était flou, comme embué. Une voix connue, mais impossible à nommer. à qui appartenait-elle, déjà?

  — Cette terre br?lée est le signe qu’un grand danger frappe à nos portes, dit la personne, relevant le corps à terre de la Dr?le.

  Elle voulut répondre, mais ses mots restaient prisonniers de sa langue.

  Son esprit, soudain détaché, flotta au-dessus de la scène. Elle se vit elle-même : squelettique, courbée, appuyée sur un baton noueux pour tenir debout. Elle tenta d’apercevoir les traits de la silhouette.

  — Ton mal est celui du ciel. Tu comprends ce que cela veut dire ? Tu dois nous rejoindre, Pimprenelle.

  Le silence qui suivit n’était pas un simple vide : il avait un poids, une densité, une forme. Il la happa d’un coup — et la panique la fit se redresser en sursaut.

  Elle haleta.

  — … Un rêve.

  Elle souleva la peau d’animal qui lui servait de couchage, et observa ses jambes. Elles étaient bleues, marbrées de veines sombres qui transparaissaient presque noires à travers sa peau qui avait palit au fil des derniers mois. Elle se frotta longuement les cuisses, les mollets, les pieds, jusqu’à sentir une br?lure familière revenir dans ses muscles. Si elle restait immobile, elle se figerait pour de bon. La douleur valait mieux que l'arrêt.

  Elle rangea ses affaires d’un geste mécanique. La petite cavité dans la roche où elle avait passé la nuit était déjà imprégnée du froid glacial du matin, et elle se félicitait d’avoir eu la présence d’esprit de faire un feu la veille. Les températures chutaient à une vitesse dangereuse en altitude, sans son briquet, elle serait sans doute morte d’hypothermie.

  Elle ajusta la sangle de son sac, puis le lan?a plus bas sur le pan de montagne avant de descendre elle-même — avec toute la grace d’un izard paraplégique.

  La trouble de la veille lui revint en vague sourde alors que ses genoux heurtèrent le sol lourdement. Ces Bofu-bofu pariaient sur le nombre d’arrivants au sommet. Comme si le pèlerinage était une sorte de divertissement morbide. Elle n’avait jamais imaginé le Décaméron sous cet angle-là.

  Dix jours en montagne sauvage… et si cet événement semblait organisée et cadrée au pied de la montagne, elle n’avait pas recroisé une seule personne en uniforme depuis. Pas un seul guide. Les familles, les vieillards, les enfants qu’elle avait croisés, éparpillés… Ils n’arrivent donc jamais en haut ? se demanda-t-elle, un frisson dans l’échine.

  Ce n’était pas son affaire, pourtant son esprit ne parvenait pas à s’en détacher.

  Elle secoua la tête. Elle allait manquer d’eau — et ?a, c’était une affaire autrement plus urgente que l’organisation à revoir d’un pèlerinage royal vieux de plusieurs siècles.

  Il n’empêchait qu’après cette rencontre, l’évidence s’imposait : cette ascension n’avait rien d’une promenade pieuse en plein air. Ce qui paraissait organisé et rassurant au pied de la montagne se dissolvait dès les premières hauteurs. “Tu verras du monde surtout au départ, beaucoup moins après le deuxième jour.” Elle espérait se tromper sur ce que Rhode avait voulu lui dire.

  Elle suivait depuis plusieurs minutes un petit ruisseau plus froid que les autres, appuyée sur un baton lourd pour soulager ses jambes. Quand elle trouva enfin la source — un mince filet d’eau jaillissant entre deux énormes rochers — elle grimpa sur les pierres avec une agilité bancale, ses tongues ridiculement inadaptées aux pentes.

  Elle plongea ses mains dans l’eau glaciale. Pas plus de cinq degrés, peut-être moins. Elle sourit à l’idée d’avoir trouvé de l’eau pure tout juste sortie d’une nappe phréatique. Elle bu longuement, se rin?a les mains, le visage… puis s’immobilisa lorsqu’elle sentit une odeur familière. Qui?

  Elle monta aussit?t sur le crane d’un gros rocher, s'assit, scruta les environs avec la vigilance d’un Setocaudé. Une silhouette au visage tacheté, concentrée, descendait vers elle, le vent en plein dans le dos.

  Elle inspira fort.

  — Gauthier ! Gauthier !

  L’intéressé pivota la tête, fron?a les sourcils… puis un vrai sourire fendit son visage. Il leva haut la main, et alla à son encontre.

  — Pimprenelle ? Je n’aurais pas parié une pièce sur ta présence ici.

  Elle descendit de son rocher, s’appuyant sur le baton comme sur une troisième jambe, et s’approcha.

  — Et moi donc. Tu veux de l’eau ?

  — Oh, oui. Ce sont les étoiles qui t’envoient, visiblement.

  — Si seulement. Tu descendais ? Trop fatigué ?

  — Non. Je marche avec Claironde. Enfin… je marchais. Je vais trop vite, je l’ai perdue.

  Pimprenelle haussa les sourcils.

  Support the author by searching for the original publication of this novel.

  — Claironde ? Ta directrice de thèse ?

  — Oui. Pourquoi cet air-là ?

  — Parce que… non rien. Je ne l’ai pas vu. J’avance vite, moi aussi, et je ne fais que peu attention aux marcheurs, mon rythme de marche m’importe plus. (Tra?ne une pause.) Mais donc… tu es vraiment proche de ta directrice de thèse ?

  — Oui. Nous sommes amis.

  — Eh ben ?a… J'espère ne jamais avoir à le devenir avec Alone!

  Gauthier eut un rire à moitié étranglé, comme si la phrase l’amusait mais qu’il n’osait pas l’accepter.

  — ?a ne risque pas. Iels ne s'aiment qu’entre eux.

  — Entre eux? Tu sais ce qu’iels sont ?

  — Des métis, iels descendent des Micas. Tu ne le savais pas ?

  — Des micas ?! répéta-t-elle, sans cacher sa surprise.

  — Oui. Et comment a t-on dérapé jusque-là ? Je cherchais simplement Claironde.

  — Et tu ne la trouveras pas en dévalant la montagne. Tu veux vous perdre tous les deux ?

  Il hésita.

  — Soit. Je fais confiance à une Dr?le pour ce genre de chose.

  Elle n’attendit pas qu’il finisse sa phrase pour lui tourner le dos.

  — Tu ne restes pas parler avec moi?

  — Si, c’est…ce que j’allais faire, dit-elle en se retournant.

  Elle mentait très mal. Gauthier leva un sourcil, mais ne releva pas. Elle reprit :

  — Il faut juste que je marche. Sinon je me tétanise.

  — Ah. Ce mal… Tous les Dr?les en sont atteints?

  — Je n’ai rencontré personne avec un mal identique au mien.

  — Sérieusement ? Tu es née comme ?a ?

  — Non. Le mal est arrivé quand j’étais jeune. Il y a une dizaine d’années, souffla-t-elle avant de marquer une pause. Ce n’est pas vraiment une histoire joyeuse. Tu veux quand même l’entendre ?

  — Oui, s’il te plait.

  Ses yeux, d’un brun chaud presque orange, reflétaient une attention sans faille. Il lui semblait franc, et elle ne décelait pas une once d’intentions mauvaises dans ces mots.

  — Je suppose que Claironde n’arrivera pas dans la minute.

  — Je suppose également. Et si le sujet est trop lourd, tu peux…

  — Ce n’est pas trop lourd. (Pimprenelle inspira longuement.) Je n’ai pas toujours vécu aux Thymes. Je vivais autrefois sur l’?le du Lendemain. La plus grosse ?le du pays. Tu connais de nom, j’imagine ?

  — Oui. Seulement de nom.

  — Il y avait là… des Dr?les, des peuples discrets, des espèces fragiles, des arbres vieux comme le monde. Tout un écosystème qui tenait ensemble dans un magnifique équilibre. Il y a treize ans… L'?le a br?lé.

  Elle fit une pause, cherchant ses mots.

  — Nous avons été massacrés, dit-elle simplement. Sur une ?le, il n’y a pas d’échappatoire.

  — Pimprenelle, je suis désolé.

  — Je n’ai jamais comprit cette expression, ce n’est pas toi qui tenait la torche.

  Elle expira dans un presque ricanement.

  — Je n’ai jamais su la raison du massacre. Seulement que c’était politique. Et que nos assaillants venaient au nom de la Couronne. Tu ne connais pas cette histoire, et personne ne l’a connait, précisa-t-elle, du trouble visible de Gauthier. Thüle contr?le bien les médias, tu l’auras sans doute remarqué. Enfin, je ne cherche pas plus à comprendre: l’histoire n’existe pas, elle n’a jamais été écrite. Et les Dr?les n’apprennent rien à leurs enfants, si bien que même l’oralité n’a pas su la garder.

  Gauthier resta silencieux, ce qu’elle prit comme une invitation à poursuivre.

  — Un ami, un Thalipède, m’a portée jusqu’à la c?te des Thymes à la nage, des heures durant. Nous avons échappé à la mort un paquet de fois ce jour-là. Je n’ai pas réussi à poser pied à terre, je me suis effondrée. J’ai dormi une semaine. Je suis presque s?re que Pluton me glissait de l’eau dans la bouche pendant que je dormais, sinon je ne vois pas comment j’aurais survécu. à mon réveil, je ne sentais plus mes jambes. Ni mes bras.

  Elle eut un petit sourire sans joie.

  — J’ai cru qu’on me les avait arrachés. J’ai vomi mes boyaux. C’était la première manifestation du mal. Depuis, il n'est jamais parti.

  — Je crois que le massacre a comme… redémarré mon cerveau ? Je ne ressens plus pareil. Le souvenir est là, mais distant. Comme un objet qu’on voit derrière une vitre trouble. Et je n’ai aucune envie de coller mon front contre la vitre pour mieux voir. Tu comprends ?

  Gauthier hocha lentement la tête.

  — Je crois. Je ne pensais pas qu’une douleur d’esprit avait la possibilité de devenir physique.

  — L’esprit et le corps ne sont pas déliés, enfin c’est ce que mon mal m’apprend. Mais cessons de parler de ?a, je viens de me rappeler à l’instant que j’ai une grande nouvelle à t’annoncer !

  Gauthier cligna des yeux, pris de court.

  — Comment est-ce que tu peux changer de sujet aussi vite ? Laisse-moi au moins une minute pour digérer !

  — Non, mais tu comprends, j’ai trouvé pour Lumignon ! Et c’est ridicule, parce que tous les professeurs le savent déjà, y compris Clai…

  — Jeune fille !

  La voix claqua comme un fouet. C’était celle de son rêve. Pimprenelle pivota si vite qu’elle faillit se débo?ter une vertèbre.

  — Claironde !

  L’intéressée montait le sentier d’un pas vif, ses vêtements fluides battant dans le vent, ses yeux aiguisés comme des lames.

  — Oui. Et ce que tu allais dire n’était pas une information classée, n’est-ce pas ? demanda Claironde d’un ton mielleux, qui ne trompait personne.

  — Non ! Pas du tout ! Je racontais seulement mon papier à Gauthier.

  — Je crois que ce que Claironde essaie de te dire, murmura Gauthier, c’est que ton papier est classé, Pimprenelle.

  — Je ne fais pas partie de la cité, objecta-t-elle en relevant le menton. Je travaille pour Rhode. Je n’ai donc pas les mêmes restrictions.

  — Tu… tu travailles pour le prince ?! s’étrangla Gauthier, perdant son calme habituel.

  Elle lui lan?a un regard penaud. Elle ne lui en avait jamais parlé, en fin de compte. Son serment le lui en empêchait.

  — ?a, tu n’étais pas censée le savoir, petite sournoise, grin?a Claironde d’un sourire mauvais.

  — Trois mois à retourner mon contrat pour trouver une faille et pouvoir me carapater dès que possible, ?a aide, répondit Pimprenelle en croisant les bras. Donc… j’en conclus que tu assumes déjà savoir pour Lumignon ?

  Claironde expira lourdement, comme si la conversation l’épuisait plus que l’ascension. Elle resserra la sangle de son petit sac sur ses épaules, un geste nerveux, puis jeta un coup d’?il prudent autour d’elle pour s’assurer qu’aucune oreille indiscrète ne tra?nait.

  — Marchons, décréta-t-elle enfin. Et laisse le temps à une adulte qui ne fabrique plus de neurones de trouver une justification convenable.

  Pimprenelle et Gauthier gonflèrent les joues en même temps comme deux enfants, puis se regardèrent et pouffèrent de rire, parfaitement coordonnés.

  La matinée était froide, la brume tirait des voiles pales sur les flancs des montagnes rouges, et le vent balayait leurs silhouettes. Ils reprirent la route tous les trois, dans la lumière laiteuse et indécise du deuxième jour du Décaméron.

Recommended Popular Novels